Djibouti : Le bâtiment, un gouffre énergétique

Les bâtiments sont un véritable gouffre énergétique dans les pays africains et Djibouti ne fait pas exception à la règle. Avec une urbanisation rapide, les villes africaines ne peuvent plus ignorer la question de la régulation de l’énergie dans le bâtiment. Zoom sur les défis et les enjeux liés à ce secteur.

Des villes qui explosent 

A l’échelle mondiale, les bâtiments sont les plus gros consommateurs d’énergie. Selon le rapport, publié par l’Alliance mondiale pour les bâtiments et la construction (GlobalABC), hébergée par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), le secteur représentait 36% de la consommation finale d’énergie et 37% des émissions de CO2 liées à l’énergie en 2020 et ces chiffres pourraient doubler voire tripler d’ici 2050.

“Le secteur des bâtiments en Afrique abrite 50% de la consommation totale en énergie électrique” a déclaré Serigne Mansour Tall, chargé de programme à l’ONUHABITAT.

La même tendance est, en effet, observée sur le continent africain. Et la demande en énergie devrait s’accroître considérablement avec la forte urbanisation du continent. La population africaine devrait ainsi atteindre 2,4 milliards de personnes d’ici 2050, dont plus d’un milliard de citadins, selon les Nations Unies. Une situation qui, par conséquent, multipliera par quatre le parc immobilier en Afrique. 

A Djibouti, la très forte urbanisation et la hausse de la population mettent les réseaux électriques encore plus sous pression. La capitale Djibouti-ville qui concentre à elle seule, plus de 60% des habitants du pays est ainsi confrontée à un accroissement de la demande de logement. L’énergie étant l’une des plus grandes sources de dépense dans un bâtiment. Il devient aujourd’hui nécessaire de réguler ce secteur qui offre des économies d’énergie et de réduction d’émissions de gaz à effet de serre, importantes et accessibles.

Comprendre l’énergie consommée par un bâtiment 

Quand on parle de l’énergie consommée d’un bâtiment, il convient tout d’abord de distinguer deux éléments. D’une part, il y a la consommation d’usage (chauffage, eau chaude sanitaire, éclairage, ventilation, climatisation). Une énergie que l’on peut facilement suivre et quantifier notamment à l’aide de compteurs. D’autre part, il y a ce que l’on appelle couramment l’énergie « grise » : l’énergie utilisée lors de l’extraction de la matière, de la transformation, du transport et de la construction d’un bâtiment. Lorsque celui-ci est déconstruit, s’ajoute également l’énergie nécessaire à cette déconstruction.

Si dans le passé, cette notion a été négligée, la prise en compte de la consommation énergétique nécessaire à la construction du bâti s’avère désormais décisive. En effet, l’énergie « grise » peut représenter jusqu’à 50% de l’énergie totale consommée sur 40 ans d’un bâtiment ! Prendre en compte l’énergie grise est donc un facteur pertinent dans l’aménagement ou la construction d’une habitation. Il est aujourd’hui possible de s’orienter vers des matériaux et équipements ayant un faible coût en énergie grise, et d’être véritablement acteur de sa consommation énergétique de la conception de son bâtiment jusqu’à son exploitation.

Pourquoi le bâtiment consomme autant à Djibouti ?

Des toukouls aux alentours de Sagalou

Historiquement, avant l’adoption du mode de vie moderne, la plupart des habitants à Djibouti vivaient de manière plus harmonieuse avec leur environnement. La case de la famille (appelée toukoul ou daboyta) était généralement composée de matériaux légers et qui provenaient directement de leur environnement : des fibres végétales en toiture comme les feuilles de palmier doum, tapis, peaux, cordelettes. Les habitats traditionnels étaient de plus relativement adaptés à leur mode de vie et surtout au climat du pays.

Des constructions récentes mal adaptées

Au fur et à mesure du développement urbain et en quête d’une certaine modernité, le bâtiment africain s’est malheureusement coupé de sa tradition bioclimatique. Un ensemble de savoir-faire qui a pourtant permis aux habitants d’affronter les climats extrêmes de la région. Les constructions traditionnelles ont alors laissé place à des modèles constructifs inspirés des pays tempérés et souvent inadaptés au contexte climatique local. 

Les matériaux d’usage récent comme le béton, le verre ou la tôle métallique – très utilisés à Djibouti et dans tout l’Afrique pour l’enveloppe et la toiture des bâtiments – ne sont pas adaptés aux fortes chaleurs. Le verre, par exemple, réfléchit le rayonnement solaire vers l’espace environnant, créant des îlots de chaleur, avec un risque d’effet de serre à l’intérieur des immeubles. Le béton, quant à lui, emmagasine de la chaleur la journée et la redistribue en début de soirée et pendant la nuit. Ces procédés constructifs inadaptés aux climats chauds et tropicaux africains génèrent souvent un inconfort thermique souvent compensé par l’usage de la climatisation.

En effet, lorsque comme tous les étés, les températures montent à Djibouti, l’envie de se réfugier à l’abri des climatiseurs devient une nécessité. Des appareils de rafraîchissement qui sont malheureusement très gourmands en énergie. On comprend un peu mieux pourquoi la climatisation pèse autant sur la facture d’électricité des djiboutiens.

Des besoins nouveaux en électricité 

Au-delà de l’augmentation importante de la population sur les dernières décennies, ce sont principalement l’évolution de nos modes de vie qui expliquent la consommation croissante d’énergie en Afrique. L’énergie est bien sûr utilisée pour des besoins basiques : s’éclairer, se rafraîchir, cuire des aliments, se laver, etc. Mais de nouvelles habitudes sont aussi arrivées dans nos quotidiens, augmentant nos besoins en électricité. La disponibilité nouvelle d’appareils électroménagers et l’utilisation de plus en plus courante des écrans augmentent fortement notre consommation. Dans son rapport « Africa Energy Outlook » publié en 2019, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) souligne notamment que la demande d’énergie en Afrique progresse deux fois plus vite que la moyenne mondiale. Ainsi, des constructions qui étaient conçus sans prise en considération des questions énergétiques se trouvent maintenant de plus en plus associés à des besoins énergétiques croissants et de plus en plus diversifiés.

L’impact de la hausse des températures 

La climatisation représente une part de plus en plus importante de la consommation électrique du secteur du bâtiment. Pour cause, la répétition des épisodes caniculaires qui poussent les populations à un recours massif à la climatisation. Dans une étude publiée sur la dynamique des températures et ses risques pour les populations en 2019 par le djiboutien Moustapha NOUR AYEH, maître de conférences en géographie, Djibouti est aussi impactée par le réchauffement global. Il reporte une hausse d’au moins 1,48 °C pour la température moyenne, depuis les 50 dernières années. Les températures, déjà très élevées, se sont renforcées dans le pays. Il serait par conséquent logique que le besoin de la climatisation se soit également accentué avec le temps. 

C’est simple : plus il fait chaud, plus on utilise les climatiseurs. Mais plus on utilise de climatiseurs et plus il fait chaud. Comment ? Car à chaque pic de chaleur, tout le pays fait tourner la climatisation à plein régime. Mais en refroidissant l’intérieur des bâtiments, l’air chaud des climatiseurs est rejeté à l’extérieur, augmentant ainsi le mercure des agglomérations…Un cercle vicieux s’installe ! Avec des conséquences bien réelles : en centre-ville, la climatisation entraîne en moyenne une hausse de la température entre 1 et 1,5 degré. Et l’urbanisation rapide de certains pays accélère le phénomène, car la chaleur est absorbée par les murs en béton.

Une situation qui complique la canicule pour les populations vulnérables : celles qui n’ont pas de climatiseurs chez elles – parce qu’elles n’en veulent pas ou parce qu’elles n’en ont pas les moyens. Et l’été suivant, il fait encore plus chaud que le précédent..

La question de l’adaptation des bâtiments représente donc un enjeu vital pour l’Afrique, qui subit déjà de plein fouet le changement climatique mais également la hausse des prix et la rareté des énergies fossiles, alors même que les attentes de logement, de confort et d’amélioration du niveau de vie se font de plus en plus fortes. Les opportunités sont nombreuses pour réduire la consommation électrique mais elles appellent à ce que le bâtiment africain se construise une nouvelle identité afin de répondre efficacement aux usages et exigences de ses habitants.

 

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